LES BRAS DE L’OMBRE
Texte original signé par Fernando Lagraña.
Nouvelle Lauréate du Prix Corinne Vuillaume 2025
Il était arrivé sans bruit, comme descendu d’un autre horizon. Le car l’avait déposé devant l’auberge à l’heure où la lumière fuit les façades et les montagnes se rapprochent d’un pas. On demanda son nom, on l’écrivit sur un formulaire, on le prononça en trébuchant. Très vite, il n’y eut plus que sa silhouette – ombre fine, manteau trop grand – et ce sac de toile qui lui tombait de l’épaule comme un souvenir mal fixé.
On lui dit : Là-haut, ils cherchent des bras.
On ne lui souhaita pas bonne chance, mais la montagne ne ferme jamais ses portes. Il suivit du regard la courbe lente qui montait vers l’alpage. Il songea qu’il n’avait plus rien à perdre, et que parfois, pour survivre, il suffit d’apprendre le pas d’un autre peuple – celui d’en-haut.
Le vieux ne donna pas son nom. Il dit seulement : On part à l’aube. Sa voix avait le grain des hommes qui parlent plus avec le vent qu’avec la ville. Ils montèrent. Au début, la forêt l’oppressait ; puis le ciel s’ouvrit, la pente s’étendit sous leurs pieds comme un souffle plus ample. Les vaches, en file, gravissaient aussi, pas invariable.
Les sonnailles parlaient : Avance !
Le premier soir, la cabane sentait le bois mouillé et la fumée. Il posa son sac, s’assit sur le banc près de la table épaisse entaillée par le couteau et les ans. Le vieux posa devant lui une écuelle de lait. Dehors, un océan d’herbe murmurait. Il ferma les yeux : au fond, très loin, il revit un troupeau de zébus dans une plaine rouge. Les hommes marchaient en silence ; les bêtes, immenses, coulaient dans la chaleur comme un fleuve blanc.
Ici, la montagne remplaçait la plaine, la vache le zébu, la sonnailles le tambour, mais le peuple était le même. Il le sut sans mots : suivre le troupeau, c’était déjà y appartenir.
Le berger parlait peu. Il montrait. Comment on tire sur le pis avec justesse, comment on reconnaît l’herbe que l’orage a couchée, comment on devine la pierre sous le trèfle. Les mains du vieux enseignaient mieux que les phrases. Chaque vache portait un nom, chaque nom un caractère : Reine poussait les autres de l’épaule mais se laissait caresser le front, Lisette s’arrêtait toujours à la même pierre pour voir la vallée. Il apprit ces noms comme on mémorise une prière.
En bas, au village, il était resté un visage à peine noté. On détournait le regard. Qui regarde l’invisible ? Là-haut, la montagne ne demande pas d’où l’on vient, seulement ce que l’on peut porter.
Le troisième dimanche, des silhouettes montèrent du village avec des paniers et des nouvelles. La petite de la fromagerie avait trouvé du travail à la ville ; un veau naissait en bas ; l’automne serait précoce. On lui parla, à force gestes. Il sourit, remercia du pain et des fruits. Le vieux dit simplement : Il aide bien. Une phrase qui changea légèrement la façon dont on le regarda. Il n’était plus seulement l’homme d’ailleurs : il était celui qui avait de bonnes mains, qui ne comptait pas ses pas.
Puis vint la nuit d’orage.
Les montagnes s’étaient couvertes de cette peau de cuivre qui annonce la cassure du ciel. Toute la journée, les mouches avaient harcelé les flancs des vaches ; le vent, d’un coup, s’était retourné. Au soir, les premières gouttes frappèrent la tôle de la cabane comme un tambour qui perd la mesure. Le vieux rentra les seaux, vérifia les cordages, compta les bêtes : il manquait déjà la distraite, celle qui suivait les herbes plus que le troupeau.
Ça va passer, dit-il, comme on s’ordonne de croire.
Au milieu de la nuit, le tonnerre avala les pentes, la montagne devint fracas. Il ne dormait pas – on ne dort pas la première année d’alpage, on demeure aux aguets. Il sentit alors un désordre dans la phrase des sonnailles. Il se leva, enfila le manteau, prit la lampe. Dans la lumière obscure, la pluie devenait rideau d’aiguilles. Il avança de mémoire, les pieds sûrs désormais, et très vite il comprit : une bête s’était écartée et cherchait à rejoindre un coin d’herbe sous le rocher. Un de ces coins qui s’ouvrent parfois sur le vide, un pas de travers et l’on bascule dans le ravin.
Il éteignit la lampe. Dans l’orage, la lumière aveugle plus qu’elle n’éclaire.
Il parla alors, avec cette voix qu’il n’utilisait jamais, la voix qu’au pays d’avant on réserve aux animaux effrayés. Il dit des mots qui ne voulaient rien dire ici, mais dont la musique importait : Doucement, petite, doucement, reviens, reviens… La vache avait planté ses sabots dans la boue, immobile, cabrée. Il descendit, glissa, se rattrapa à un arbuste maigre. Il posa la main sur le flanc de la bête. Elle frissonna. Il resta un temps ainsi, à prêter son calme à l’animal inquiet.
Puis, il la ramena. Il ne pensa pas à tomber : il pensa à la pierre, à la source, au banc de la cabane, à la marche qui manquait au seuil – aux choses tranquilles. Quand enfin le sol redevint ferme, il rit sans bruit, un rire qui nettoie le dedans.
Au matin, le vieux ne dit rien. Il compta les vaches, et ses doigts tremblèrent à peine. Ils burent le café noir sans sucre. Il posa la main sur l’avant-bras de l’homme, de la manière gauche des montagnards qui ne savent pas s’ils doivent remercier les dieux ou celui d’en face.
T’as bien fait. Ce fut tout. Mais cette phrase pesa de tout son poids. Elle l’installa dans le cercle, celui où l’on sait ce que l’autre fera quand il faudra.
Les semaines qui suivirent, la montagne comme si de rien n’était recommença ses cycles de clair et d’ombre. Le fromage se rangea sur des planches qui sentaient le sel et la cave. Le ciel devint plus profond ; les nuits, plus fermes. Des oiseaux partirent dans un trait noir au-dessus de la crête.
Le vieux, certains soirs, parlait davantage. Il évoquait ses aïeuls, qui avaient gardé ces mêmes pentes. Il disait : La montagne n’est pas à nous. On lui emprunte l’été, on lui rend l’automne. L’homme acquiesçait. Il savait ce que c’est que de rendre – pas seulement les choses, mais son nom, sa langue, ses certitudes – et de recommencer.
Vint le temps de la désalpe. On avait tressé des fleurs autour des cornes, attaché des rubans. Les cloches, ce jour-là, sonnaient plus grave et plus fières, comme si elles prenaient conscience d’elles-mêmes. On descendit en procession. Le sentier s’ouvrait, la foule resserrait. Des enfants couraient. Les vaches avaient cette patience souveraine des reines anciennes qui savent qu’elles tiennent la mesure des hommes. Lui marchait à côté d’elles, au pas. À un moment, près de la fontaine, il aperçut la fille de la fromagerie. Elle leva la main en signe de salut et cria quelque chose, peut-être son nom. Il ne fut pas sûr. Mais le vieux, lui, le dit, bas et juste, comme on nomme une bête que l’on connaît : il prononça les syllabes sans faute. Dans le vacarme des sonnailles, c’était une source claire.
En bas, on s’arrêta devant l’auberge. Le maire fit un discours ; on parla de traditions, de terroir, de patience, du travail. On applaudit ces mots qui recouvrent l’essentiel sans l’atteindre.
Lui, pendant ce temps, regardait les vaches : leur flanc, luisant de sueur ; leurs yeux où l’on voyait quelque chose comme la mémoire d’une route plus longue que la nôtre. Il sut alors exactement ce qu’il rendait et ce qu’il gardait. Il gardait la phrase des cloches et la paix des gestes. Il rendait l’invisibilité au passé. Il gardait ce nom qu’on venait de prononcer correctement, comme un outil qu’on affûte et que l’on remet à sa place.
La nuit tomba avec douceur. Sur sa couche, il entendit le remuement du troupeau qui cherchait sa place. Il pensa à la plaine rouge d’avant, à la pierre de l’alpage, au chemin entre les deux. Il pensa qu’un jour, peut-être, il écrirait sa propre carte : non pas celle des frontières et des papiers, mais celle des pas. Une carte de bête et d’homme mêlés, où chaque cloche dirait : tu passes, donc tu es.
Au matin, il se leva avant l’aube. La vallée était bleue et froide. Il sortit, respira, posa la main contre la porte de bois comme on salue une vieille amie. Le vieux était déjà dehors, appuyé au bâton. Aucun d’eux ne parla. Ils regardèrent la lumière venir, l’herbe se lever, la première vache tourner la tête. Dans ce silence où les choses se disent mieux, il sentit que désormais, où qu’il aille, il emporterait ce peuple avec lui, et que, dans le regard de certains, il ne serait plus un passant de brume, mais un homme parmi les hommes.
Parfois, la terre adopte ceux qui n’appartiennent à personne. Parfois, ce sont les bêtes qui ouvrent la porte.
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1er Prix (1000 eur): « Les bras de l’ombre » (Fernando Lagraña)
2ème Prix (500 eur): « Entre chien et loup» ( Ambre Bouillot)
Les finalistes:
– « Le Goût des bonnes choses » (Matthieu Brivet)
– « Celle qui part » (Pascaline Derancourt)
– « Le jardin verger du chemin creux » (Claire Gout)
– « Barrages » (Edwige-Marie Laffond)
– « La petite disparue » (Séverine Mazières
Jury 2025:
– Marie-Christine Bàdenas (Directrice de l’IDRR)
– Marc Azéma (Réalisateur et archéologue)
– Arthur Dreyfus (Ecrivain, Prix Mottart de l’Académie française)
– Marie-Laure Lesage (Directrice générale Arte Studio)
– Jean-Marc Parisis (Ecrivain, Prix Roger-Nimier)
– Hortense Regnaut (Lauréate du Prix Corinne Vuillaume)
– Danièle Rivière (Directrice des éditions Dis Voir)
– François Teste (Réalisateur à France Culture)